Désolée Pinterest mais tu ne fais pas le poids face au mur de mes toilettes

J'ai rejoint Pinterest assez tôt, l'année dernière, histoire de voir.

Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir piner? Ma wishlist de trucs que j'aimerais bien m'acheter un jour? Pourquoi la transférer des favoris de mon navigateur à un espace public, pour qu'une fille que je ne connais même pas s’achète les chaussures ou le bijou de mes rêves avant moi? Des photos de bébés corgis? Fuck that, j'ai une réputation de tough girl à tenir moi. Mes photos Retro Camera? Euh, je les mets déjà sur Facebook, sur mon blog, sur Tumblr et sur Picasa*...

Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir piner? Des images chopées sur le web? Des photos de déco super léchées? Des photos de gâteaux super bons? Des photos de mode de magazines? Des photos de fleurs? Des photos de trucs que je trouve tout simplement "jolis", "drôles" ou "insolites", sans aucune autre forme de réfléxion?  Il se trouve que ma consommation web personnelle est principalement faite de lecture d'articles et d'écoute de musique, rien de très pinable en somme. J'ai lâché l'affaire immédiatement.

Et puis Pinterest est devenu quasiment du jour au lendemain the talk of the town, de ce côté-ci de l'Atlantique. Tout le monde a commencé à piner dans tous les sens**. J'ai vu fleurir des "Machin pinned to a board on Pinterest" toutes les 30 secondes sur le telex de Facebook, des dizaines d'articles qui décryptent le phénomène,  des marques de mode, des labels de musique qui s'y mettent. J'ai cliqué. J'ai vu des centaines d'images chopées sur le web, bien organisées dans des boards, de la manière la plus impersonnelle et la moins créative qui soit. Des wishlists de trucs que les gens aimeraient bien s'acheter. Des photos de bébés chats. Beaucoup trop de bébés chats. Pas de corgis. Des photos de déco super léchées. Des photos de gâteaux super bons. Des photos de mode de magazines. Des photos de fleurs. Des photos de trucs que les gens trouvent tout simplement "jolis", "drôles" ou "insolites", sans aucune autre forme de réfléxion. Ok super mais... je m'en fous complètement...
Et puis pour ce genre de trucs j'ai déjà Tumblr en fait. Et Facebook. Et Twitter. Et les mails. Et les magazines. Et la vraie vie.

Non que je rejette Pinterest en tant qu'outil, évidemment tout le monde a, à un moment précis (déco d'appartement, mariage...), besoin de se renseigner, de trouver des idées, et c'est certes beaucoup plus pratique d'avoir tout ça dans le cloud, à portée de main jusque sur son mobile, plutôt que dans un dossier sur le bureau de l'ordinateur. En revanche, sur l'idée de partager tout cela avec tout le monde... Perplexe je reste***.

Sur le principe de "curation", je n'ai aucun problème. Nous sommes tous consommateurs, de culture, d'information ou d'objets physiques, et la dimension sociale du partage d'informations propre à la sphère numérique est l'une des mutations de notre société qui m'excite le plus. Je suis d'une génération qui offrait à ses amis des cassettes enregistrées sur la radio pour se faire découvrir des musiques. Imaginez le bonheur que c'est aujourd'hui pour moi que de découvrir des dizaines de nouveaux artistes chaque semaine à travers les publications de mes amis sur Facebook et les comptes que je suis sur Soundcloud. Moi-même, comme des millions de blogueurs, je diffuse mes choix culturels personnels, dans l'espoir que, sur un malentendu, quelqu'un qui partage mes goûts découvre quelque chose de génial grâce à moi. Je n'ai pas la prétention de penser avoir plus de légitimité que qui que ce soit d'autre en la matière parce que j'ai été longtemps journaliste. Je respecte infiniment tous ceux qui prennent le temps de réfléchir deux secondes, de choisir un message et de l'éditorialiser avant de le diffuser, quel qu'il soit, quel que soit le support et quelles que soient leurs skills****. Pas besoin d'en écrire des tartines, pas besoin d'être un prix Pulitzer. Je connais des gens qui postent sur Facebook ou sur Twitter, en quelques mots et un lien, des choses mille fois plus intéressantes et fines que la plupart des blogs influents, voire des médias "professionnels". Il n'y a plus de règles, c'est l'anarchie de la prise de parole, du fond, de la forme, et tant mieux!

Mon problème avec Pinterest est le même qu'avec les applications type social reader récemment mises en place sur Facebook. je ne veux pas savoir TOUT ce qui passe par la tête des gens. Tous les articles qu'ils lisent. Toutes les musiques qu'ils écoutent. Toutes les photos qu'ils trouvent jolies. Dénaturation totale du principe de curation. Combien d'articles faut-il lire avant d'en juger un suffisamment intéressant pour le partager sur son mur journal? Combien d'heures de musique faut-il écouter avant de décider d'attirer l'attention sur une perle? Est-ce que même la sérendipité, l'errance intellectuelle, le jardin secret  d'influences qui font notre identité intellectuelle (au sens large, je parle de nos goûts, notre style, nos opinions, nos intérêts etc), doivent être partagés? Il y a forcément des gens qui vont me rétorquer que moi-même je poste/partage énormément de choses. Avez-vous conscience que j'en lis/vois/écoute/vis dix fois plus? Or, je ne souhaite pas partager l'intégralité de mon cheminement intellectuel, ni connaître celui des autres. Ce n'est pas une question de pudeur, plutôt de respect du temps de cerveau disponible. C'est déjà beaucoup de travail pour moi que de faire le tri dans la quantité infernale d'informations que j'emmagasine de mon propre chef, de décider vers quoi je vais aller, de prendre le temps de le faire/lire/ecouter/voir/vivre, de décider ce que je vais retenir, ce que je vais poster sur mon blog/mon Facebook perso/mon Facebook de blog. Et puis il faut aussi faire le tri dans l'information que je reçois des autres et qui, pour l'instant encore, correspond à une sélection de leur part. Sans compter les articles de journal que mon papa m'envoie par la poste <3.


J'ai conscience, de par mon utilisation du web, mon parcours, mon âge, d'être peut-être une exception. Peut-être que je n'ai rien compris et que dans un an je reviendrai ici faire mon mea culpa (et je le ferai, rien de tel qu'une bonne séance d'auto-flagellation en place publique). Mais aujourd'hui, je veux qu'une information qui arrive jusqu'à moi arrive pour une raison. Pas parce qu'elle est une image de plus dans un album Panini*****, accumulation de pièces détachées d'une réflexion pas aboutie. 

Je vais vous faire une révélation en exclusivité mondiale. Mon board Pinterest existe, il est en mutation perpétuelle, je le regarde tous les jours et il n'y a que mes vrais amis qui le voient. Mais exceptionnellement, et puisque vous m'êtes sympathique...



Je ne doute pas qu'un jour, quand on aura tous une puce implantée dans le cerveau, vous recevrez des updates type Aurore Leblanc pinned a picture of Larry David to le mur de ses chiottes. D'ici, là, permettez-moi de vivre sans Pinterest.



UPDATE 7/03 : il y a un aspect du succès de Pinterest que je n'ai pas abordé ici, qui ne me dérange pas spécialement (me fait plutôt de la peine) mais qu'il est important d'aborder dans le cadre d'une analyse/observation du phénomène, c'est "la vie par procuration". Je viens de découvrir cet article qui résume parfaitement la chose et que je me dois donc de partager en complément de mon post : How Pinterest Hooks the Aspirational Housewife In All Of Us





* avant qu'on vienne me demander mais pourquoi diable Picasa, je précise que c'est juste parce que je peux en faire des diapos embeddables
** j'adore tellement l'idée d'écrire cette phrase sur mon blog...
*** et si j'ai envie de parler comme Yoda, c'est mon problème
**** et si j'ai envie de parler comme Jean-Claude Van Damme, c'est mon problème
***** © Carole Zibi

2 commentaires:

  1. A en croire twitter, c'est la pine partouze !!!

    Merci pour ce joli moment de détente ralbolique

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  2. Même perplexité que toi face à ce nouveau phénomène über qu'est Pinterest. Je ne fais pas de board dans mes toilettes mais je comprends que pour un réseau social, c'est un peu zarb' comme démarche. Mais bon, j'ai bien mis deux ans à vraiment m'intéresser à mon compte Twitter, alors...

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